La réception des œuvres situationnistes s’est considérablement métamorphosée, de ses heures discrètes à la « gloire » d’aujourd’hui. Si celles-ci furent largement contestées par l’intelligentsia – et in personae par le philosophe François Châtelet (qui qualifia l’IS de « dadao-clochards ») – les idées situationnistes sont devenues de véritables lieux communs et bien souvent de grossières caricatures. La réalisation des thèses debordiennes a dangereusement investi son auteur d’une aura de prophète des temps post-modernes.
Dès lors, il apparaissait à la fois fort ardu d’émettre une critique envers un « vainqueur malgré lui », et de percer les mystères de l’arbre cachant la forêt, du « pape » et de son œuvre, qu’elle fut collective ou non.
Vincent Kaufmann faisait remarquer dans une récente étude l’épisode du portrait tiré par un paparazzi à la dérobée, dans la tourmente de l’assassinat de Lebovici : furieux de voir un portrait de lui flou, Debord s’empressa d’envoyer à toute la presse son portrait officiel. Malgré un refus permanent d’être photographié, Guy Debord a su céder, puisque son image n’appartenait qu’à lui seul et que c’est y compris à sa personne que revenait l’entière gestion de son image publique (1) . Le suicide de ce « docteur en rien », comme il aimait à se qualifier lui-même, en novembre 1994, achève d’exacerber le contexte déjà trouble de la réception de son œuvre.
C’est toute la complexité et la diversité des horizons d’attentes des lecteurs qui est à prendre en considération. S’il existe une lecture Debordienne guidée par le cliché anarcho-nihiliste, les lectures sont multiples, comme ont pu le suggérer les récents conflits intellectuels et quasi commerciaux autour de l’héritage de l’œuvre debordienne. Et comme le formule brillamment Michel de Certeau (2), faisant allusion à Borges : « une littérature diffère d’une autre moins par le texte que par la façon dont elle est lue ».
En ce sens, comme le souligne Bernard Edelman, « la parodie, création sur de la création, […] exprime la liberté d’une écriture se critiquant elle-même »(3). Subtil procédé permettant à la fois son autocritique totalement autarcique, mais aussi moyen fort pernicieux de proscrire toute possibilité de critique extérieure, en la réfutant par la rhétorique ou tout simplement en la laissant échoir de sa propre caducité.
Une autre problématique du personnage incarné par l’auteur, c’est sa « publicité » (qualité de l’écrivain, en tant que personne publique) ainsi que la définit Maurice Blanchot : « La publicité devient elle-même un art, elle est l’art de tous les arts, elle est ce qui est le plus important, puisqu’elle détermine le pouvoir qui donne la détermination à tout le reste » (4) . Dans le cas de Guy Debord, c’est l’ensemble de cette publicité qu’il s’est engagé à contrôler drastiquement. « Le règne du public », Guy Debord en a eu pleine conscience, mais au-deçà de son refus de paraître comme un personnage public, se dissimulent des manipulations de l’auteur, il brouille les cartes. En acceptant le dialogue avec la Nrf, Debord sait quel public l’attend ; il en joue pleinement.
Producteur audacieux d’un « capital symbolique », Debord définit lui-même l’usage littéraire de son œuvre. Pour reprendre Bourdieu, le « rapport de force linguistique » (5) est le terrain de jeu favori de Debord. Le langage debordien, contrairement aux apparences, n’est pas gratuit, il cherche – à défaut de subsides – le profit symbolique en imposant un potentiel d’appropriation des concepts. Dès lors, soit le lecteur de Debord interprète par superposition de clichés consubstantiels à sa « renommée »(6), soit il parvient à séparer l’œuvre du personnage public et peut dès lors parvenir à un plus haut degré de connaissance.
Enfin un parallèle est à dégager entre la démarche debordienne et celle de Rabelais, qui convoque les lecteurs à l’étude de l’œuvre. Comme le développe Marshall McLuhan, « Rabelais attendait de ses lecteurs qu’ils consacrent leur vie à l’étude de ses œuvres » (7) : n’en est-il pas ainsi de Debord, dans la façon dont il attendait du lecteur qu’il se heurta au casse-tête érigé par ses soins ?
Conséquemment, il faut certainement plus le relire qu’en parler…

